Communiqué N°14

A l'occasion du 40ème jour du décès du Patriarche Alexis II

Le Patriarche Alexis II et nous.

Le défunt patriarche s'est trouvé investi dans sa fonction à un moment de l'histoire où il fallait soigner les maux engendrés par les méfaits du pouvoir soviétique. Il a mis toute son énergie à le faire, avant tout à l'intérieur de son pays, mais aussi à l'extérieur.

Marquée par la division, la situation ecclésiale des nombreux émigrés russes et de leurs descendants était en effet l'une des manifestations de ces maux hors de Russie. Faute d'avoir pu trouver une réponse commune devant l'état de captivité dans laquelle le pouvoir soviétique tenait la hiérarchie de l'Eglise russe, l'émigration se fractionna, chacun étant persuadé de suivre la seule voie juste. Il en résulta une séparation en trois branches parallèles, souvent concurrentes et opposées, « les juridictions ». Dans chacune, on trouva foule d'arguments canoniques pour justifier sa position et condamner celle des autres. Du moins, chacun avait-il bien conscience, à cette époque, du caractère purement provisoire de cette situation, chaque fraction se promettant de porter ses choix au jugement de l'Eglise russe, lorsque celle-ci serait libérée de sa captivité.

 

Ces jours sont enfin arrivés. Mais le poison de la division a eu le temps d'accomplir son œuvre. Les nouvelles générations ont une conscience moins vive des oppositions originelles et surtout de leurs causes. Toutefois, le désir de défendre les positions de « sa » juridiction demeure et le sentiment de représenter la seule voie juste de l'orthodoxie s'exacerbe. De nouveaux antagonismes naissent et se développent. Les organismes ecclésiaux créés pour n'être que provisoires ont pris goût à l'existence et veulent continuer de vivre, se découvrant de nouveaux destins. Ne faisant plus partie du même corps, les orthodoxes se regroupent par affinités, ce qui accentue les clivages. Bref, les fossés se creusent. Les fruits de la division sont toujours amers.

Si le primat d'une Eglise possède une fonction spécifique, c'est bien celle de faciliter l'unité de l'Eglise, et le Patriarche Alexis le savait. Certes, beaucoup de choses ont changé depuis les années vingt du siècle dernier ; un retour pur et simple à la situation qui prévalait « avant » n'aurait aucun sens, tout le monde en avait conscience. Certes, la situation ecclésiale chez nous, ainsi que dans d'autres parties du monde non orthodoxe, est complexe. Mais fallait-il en prendre prétexte pour s'accrocher au statu quo et renoncer à panser les plaies des divisions passées ?

Le patriarche Alexis II ne le pensait pas, lui qui a publié une lettre pleine de sagesse, datée du 1er avril 2003. Elle analysait de façon fort pertinente notre situation et, surtout, appelait à surmonter les divisions passées dans une dynamique créative. Elle proposait l'instauration d'une Métropole auto-administré e, canoniquement liée à l'Eglise russe, avec, en perspective, la genèse d'une Eglise locale.

Mais cette main tendue a été repoussée par quelques-uns. Certains membres de l'Archevêché des églises orthodoxes russes en Europe occidentale n'ont pas accueilli cette sollicitude. Ils n'ont pas cru en sa sincérité et ont même perçu cette lettre comme une agression. Ils se sont réfugiés dès lors dans une attitude d'hostilité envers l'Eglise russe, qui a culminé dans le refus d'inviter le primat de cette Eglise à célébrer la liturgie dans la cathédrale de la rue Daru lors de son passage à Paris, contrairement à ce qui avait été toujours fait pour tous les primats en visite. En France. Cette position est particulièrement triste car elle rend problématique l'avenir de cet Archevêché dans sa fidélité à la tradition russe, qui ne peut être maintenue contre sa source. Elle éloigne aussi toute perspective de mouvement vers une Eglise locale puisque le patriarcat de Constantinople, auquel l'Archevêché veut rester rattaché, a une vue tout autre, limitée à l'extension de sa propre juridiction sur toute la diaspora.

L'Eglise orthodoxe russe hors frontières, autre groupe issu de la diaspora russe, a été, au contraire, très sensible à la sollicitude du Patriarche Alexis II. Elle n'avait pas, il est vrai, l'alibi de la protection canonique du Patriarcat de Constantinople. Elle a pris la peine de refaire longuement connaissance avec l'Eglise russe et a compris que son avenir n'était pas de recueillir tous les mouvements sectaires se manifestant çà et là dans l'orthodoxie, mais de rétablir le lien salvateur avec son Eglise d'origine redevenue libre. C'était là véritablement le message du Patriarche : reconnaissance de la différence entre les hommes, mais appel à l'union dans l'Eglise. Il n'est pas possible de prétendre continuer la tradition russe en se coupant de sa source, et une tradition locale, nécessaire, mettra du temps à se former. Grâce soit rendue à l'Eglise orthodoxe russe hors frontières pour avoir écouté, puis compris ce message.

Mais le Patriarche Alexis II n'a pas seulement eu soin des brebis de son troupeau. Il a aussi su parler au monde catholique et au monde tout court, notamment lors de son déplacement à Paris. S'il n'a pas été accueilli par les siens, à la cathédrale russe Saint-Alexandre- Nevsky de la rue Daru, il a été reçu en grande pompe à Notre-Dame de Paris et tous ceux qui ont assisté à cette cérémonie émouvante s'en souviendront longtemps. Il a également été reçu par les plus hautes autorités politiques de l'Etat français. S'il a été écouté, c'est qu'il a apporté le témoignage de l'Eglise russe sur les relations entre l'Eglise et la société, ainsi qu'entre l'Eglise et l'Etat.

Et ce témoignage est riche et vivant car il résulte d'une expérience profonde. Elle fut parfois tragique mais aussi pénétrée de foi et assoiffée de sainteté.

Mémoire éternelle !

Séraphin REHBINDER

Président de l'OLTR

 

 

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